Hakko Ryu : le Jujutsu traditionnel de Maître Ryuho Okuyama

 


Ce nouvel article est mon premier sur les arts martiaux japonais. Je rédige ces lignes à l’occasion d’un triste événement ; mon tout premier professeur d’arts martiaux, Georges Zapata, Shihan (Maître) de Hakko Ryu Jujutsu 八光流柔術, est décédé récemment. Cet article me permettra de lui rendre hommage et ce sera aussi l’occasion pour moi de revenir sur mon premier art martial, l’Hakko Ryu Jujutsu, que j’ai pratiqué avec assiduité durant 7 ans et pour lequel je suis gradé ceinture noire 1er dan ou Shodan 初段.

 

Ryuho Okuyama, le fondateur de l’Hakko Ryu Jujutsu

Ryuho Okuyama. Le portrait du fondateur de l’Hakko-Ryu traditionnellement utilisé sur les murs d’honneur des dojos.

L’Hakko Ryu Jujutsu a été fondé par Ryuho Okuyama en 1941. Avant de présenter ce style, il convient de revenir avant tout sur le parcours exceptionnel de son fondateur. [1]
Ryuho Okuyama (1901-1987) est né en 1901 à Yamagata. En 1927, il s’installe en Asahikawa, sur l’île d’Hokkaido, pour y établir un centre médical avec son associé Namikoshi Tokujiro. A partir de cette époque, il fait de nombreux voyages pour s’entrainer aux arts martiaux et s’expérimenter en pratiques médicinales. Il étudie notamment le Daito Ryu Akijutsu auprès de Toshimi Matsuda, mais également, auprès du très réputé Sokaku Takeda. Maître Okuyama a eu également l’occasion de pratiquer de nombreux systèmes de combat japonais et s’entrainer au maniement du sabre, du bâton, de la lance, des armes de jet et de l’arc. En parallèle de ses études martiales, Maître Okuyama étudie également la médecine traditionnelle japonaise, qui repose sur les mêmes concepts que la médecine traditionnelle chinoises (thème déjà abordé dans cet article). Il a l’occasion d’apprendre l’acupuncture, la digitopuncture, les massages, l’utilisation des herbes médicinales et la diététique.

En 1941, Ryuho Okuyama décide de synthétiser ses connaissances et crée l’Hakko Ryu 八光流 à Tokyo. Il enseigne au public, ainsi qu’aux policiers et militaires. Puis, durant la 2nd Guerre Mondiale, il fuit Tokyo et s’installe finalement à Omiya, maintenant devenu Saitama, en 1947.

Ha 八 signifie Huit. Ko 光 signifie Lumière. Ryu 流 signifie Style/Courant/Ecole.

L’Hakko Ryu peut donc se traduire par le style de la 8ème lumière. Selon la vision symbolique de cet art, la huitième lumière du spectre des couleurs, l’ultraviolet, est  invisible à l’œil nu mais extrêmement puissante, tout comme le sont les techniques du Hakko Ryu.

La famille Okuyama descend du célèbre clan Genji, appelé aussi Minamoto. Le type de mon 紋 (blason) utilisé par l’Hakko Ryu est appelé communément Meyui, il était utilisé par un serviteur du clan Genji. Le style particulier du mon de l’Hakko Ryu est appelé Yotsume 四つ目, 4 yeux. La conception géométrique des 8 carrés est directement liée à la symbolique de la 8ème lumière. Les 4 yeux représentent aussi la perception du pratiquant de l’Hakko Ryu en combat, capable de percevoir toutes attaques, dans toutes les directions.

En parallèle de l’enseignement des techniques de Jujutsu, l’Hakko Ryu est aussi une école de médecine traditionnelle japonaise appelée Hakko Ryu Koho Shiatsu 八光流皇法指圧. Elle propose des soins en Shiatsu 指圧. Littéralement Shiatsu signifie pression des doigts, cette thérapie traditionnelle japonaise repose sur les mêmes fondements que la médecine traditionnelle chinoise, comme la notion de méridiens et de points énergétiques. Le Shiatsu consiste à exercer des pressions à l’aide des pouces ou des mains sur des parties bien précises du corps.

Source : Goshin Do Hakko Ryu issue n°1, 1957.

Au Japon, l’Hakko Ryu est désigné tout simplement comme tel, mais en Europe, et de manière générale partout ailleurs dans le monde, le terme Jujutsu 柔術 y est très souvent associé.

Ju 柔 signifie Souplesse et Jutsu 術 signifie Art/Technique. On traduit littéralement Jujutsu par l’art de la souplesse.

Le Jujutsu regroupe des techniques de combat développées par les samouraïs pour se défendre sur le champ de bataille lorsqu’ils étaient désarmés. On compte de nombreux courants qui donnèrent naissance aux arts martiaux japonais modernes comme l’Aikido ou le Judo. En effet, Morihei Ueshiba, le fondateur de l’Aikido, a été un pratiquant du Daito Ryu 大東流, la même école de Jujutsu que Ryuho Okuyama, et Jigoro Kano, le fondateur du Judo, a été un pratiquant du Kito Ryu 起倒流. Le Daito Ryu 大東流 et le Kito Ryu 起倒流 sont des courants de Jujutsu parmi tant d’autres.

 

Le curriculum et les techniques de l’Hakko Ryu

Le Hakko Ryu repose tout d’abord sur des techniques fondamentales classifiées dans des kata, qui se pratiquent à genou (suwari-waza), puis debout (tachi-waza). Ces techniques illustrent les principes de combat (gensoku) primordiaux de l’Hakko Ryu. Le cursus comprend 5 kata qui déterminent le grade du pratiquant shodan, nidan, sandan, yondan et godan, respectivement 1er dan, 2ème dan, 3ème dan, 4ème dan et 5ème dan. Le godan (5ème dan) étant le niveau d’excellence où le pratiquant accède au titre de Shihan 師範, c’est à dire le titre de Maître de l’Hakko Ryu Jujutsu.

Les techniques de l’Hakko Ryu sont basées sur une connaissance sophistiquée de l’anatomie. L’attaquant saisit l’épaule gauche du défenseur et se prépare à frapper (1), mais il est distrait (2) par une technique de frappe (metsubushi) aux méridiens de son visage. Le défenseur saisit alors son poignet (3), appliquant une douleur considérable mais pas de blessure durable, et applique une pression pour forcer l’attaquant à faire face vers le bas pour le stopper (4 et 5). Source : magazine Black Belt, février 1982.

Les techniques de l’Hakko Ryu reposent sur différentes techniques :

  • Atemi-waza : les techniques de frappes.
  • Osae-waza : les techniques d’immobilisation.

Ces techniques sont exercées le plus souvent sur des points spécifiques du corps humain que l’on nomme tsubo 壺, des points sensibles, le long des méridiens énergétiques (keiraku). L’objectif étant de créer une vive douleur sans jamais blesser gravement l’adversaire. On devine ici l’importance et les liens entre cet art martial et les concepts de la médecine traditionnelle japonaise.

Par exemple, en Hakko Ryu on utilise des techniques de saisie sur l’adversaire que l’on nomme Gakun 雅勲 qui consistent à exercer une pression sur les poignets de l’adversaire le long des méridiens, avec la tête du deuxième métacarpien (celui qui est en amont des phalanges de l’index) sur un point dit d’acupuncture du poignet. Cette technique n’est pas une clé articulaire du poignet pour autant, même s’il peut y avoir une double technique : clé articulaire plus Gakun, par exemple lors d’un matsuba dori 松葉捕. Pour les avoir subi, je me rappelle que les Gakun exercés sur le méridien du cœur ou du poumon étaient particulièrement douloureux. Concrètement, les Gakun sont des techniques de pression sur les points d’énergie, ou points d’acupuncture, du corps humain.

« Les trois caractéristiques majeures de l’Hakko Ryu sont : pas de défi, pas de résistance, pas de blessure » Ryuho Okuyama

Toutefois, lorsque le contexte est plus sérieux en situation d’auto-défense, l’Hakko Ryu préconise l’utilisation de ses techniques vers des points beaucoup plus vulnérables du corps humain que l’on nomme kyusho 急所  (voir mon article ici pour plus de précisions).

 

Ma pratique de l’Hakko Ryu

J’ai débuté les arts martiaux à l’âge de 16 ans, en 2001. A cette époque, je ne recherchais pas de style en particulier, j’étais toutefois intéressé par une approche globale du combat et je souhaitais pratiquer une discipline alliant des percussions, des clés articulaires, des projections et du combat au sol. J’appréciais aussi les valeurs et principes moraux que véhiculaient les arts martiaux traditionnels et j’ai eu l’occasion de m’initier à l’Hakko Ryu Jujutsu par l’intermédiaire d’un membre de ma famille. J’ai pratiqué cette discipline pendant 7 ans avec assiduité et engagement jusqu’au grade de Shodan 初段 (la ceinture noire).

Mon professeur, Georges Zapata, démontrant sur moi-même une défense sur une attaque au bâton court. Source : photo personnelle, 2004.

Grâce à cette discipline, j’ai pu travailler en particulier sur de nombreuses saisies, dégagements d’étreintes et m’exercer aux clés articulaires. Je retrouve parfois des techniques similaires dans mes pratiques actuelles ; le Wing Tsun et l’Eskrima. Pour autant, ceux sont davantage les principes qui restent identiques et qui sont transposables d’une discipline à une autre. Je pense notamment au notion d’ancrage et de stabilité, de souplesse et relâchement, de distance et de timing, ainsi que le travail sur l’intention. Les principes, les concepts sont prépondérants dans un art martial et les techniques utilisées en sont leur manifestation, leur interprétation.

Lorsque l’on donne un coup de poing par exemple, que ce soit en Karate, en Jujutsu, en Wing Chun, en Silat ou en Boxe, certains concepts sont incontournables comme la distance, le sens du timing, la précision, la vitesse, la stabilité, la structure du corps… et cela, même si la technique de frappe est différente.

D’autre part, l’Hakko Ryu m’a permis également d’apprendre à travailler avec rigueur et assiduité. L’enseignement n’était pas que technique mais aussi éthique, et parfois même spirituel. Je retiens en particulier les vertus chères aux arts martiaux comme le respect, l’honneur et la loyauté. Pour cela, j’ai eu la chance d’avoir un professeur bienveillant qui m’a transmis son art avec amour, générosité et passion. Ses valeurs humanistes m’ont profondément imprégné et m’influence encore aujourd’hui dans ma vie de tous les jours et peut-être plus encore dans mon rôle de professeur d’art martiaux. Merci Georges…

Georges Zapata (1948-2021), Shihan de l’Hakko Ryu Jujutsu.

Comme toutes les écoles d’arts martiaux devraient l’être, le club d’Hakko Ryu que je fréquentais, était aussi une famille. Georges en était le patriarche mais d’autres avaient, et ont toujours, une place importante. Je suis aussi reconnaissant envers mon second professeur, Armand, ainsi que mes aînés, Pascal, Ahmed, Marc, Christian et Didier, qui ont contribué aussi à me mettre sur la voie.

« yǐn shuǐ sī yuán 饮水思源 ».

« Quand vous buvez l’eau, pensez à la source ».


Sources

[1] site officiel du Hombu dojo au Japon : hakkoryu.com


 

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