Un bref historique de l’Eskrima à Cebu


J’ai commencé la pratique de l’Eskrima en 2004 en même temps que le Wing Chun. Mon Sifu m’apprit le Latosa Escrima pendant plusieurs années qui comprend le Cabales Serrada Escrima de Maître Angel Cabales et le Cadena de Mano de Maître Max Sarmiento. En  2010, nous avons eu la chance de découvrir l’Eskrima de Cebu au travers du documentaire Eskrimadors de Kerwin Go : le début d’une grande aventure. Intrigués par les Maîtres du documentaire, nous sommes allés rencontrer l’un d’entre eux : Maestro Rodrigo Maranga. Nous sommes depuis devenus pratiquants de son système originaire de Cebu : le Combate Eskrima Maranga.

Maestro Rodrigo Maranga, dans le documentaire Eskrimadors, 2010.

Les éléments historiques cités dans cet article proviennent en grande partie du documentaire Eskrimadors [1] et du livre de Mark WILEY Arnis : Reflections on the History and Development of Filipino Martial Arts [2]

Dans cet article, j’utilise exclusivement le terme « Eskrima » pour désigner la pratique des arts martiaux philippins (FMA) de Cebu. Voir mon article précédent sur la terminologie pour plus d’information.

 

Les origines de l’Eskrima à Cebu sous la colonisation espagnole

L’île de Cebu se situe au centre de l’archipel des Visayas, lui même situé au centre des Philippines. Cebu s’étire sur 200 km de long et seulement 40 km de large, c’est l’île la plus peuplée des Philippines et compte plus de 2,5 millions d’habitants. Sous la pression démographique Cebu a connu une importante déforestation et le développement de la culture du maïs et de la canne à sucre [3].

La ville de Cebu se situe a l’Est de l’île. C’est la deuxième ville du pays, après Manille, elle compte plus de 800 000 habitants. Cebu est la plus ancienne ville du pays. Elle est née au 14ème siècle lorsque des réfugiés de l’Empire Srivijaya de Java se sont installés dans l’archipel des Visayas, plus particulièrement à Cebu, après avoir été défaits par l’Empire Majapahit. Un premier métissage s’est fait entre les réfugiés de Srivijaya et les tribus autochtones de Cebu.

Fernand de Magellan qui entreprit son tour du monde en septembre 1519, arrive aux Philippines en mars 1521. Il fait convertir au Christianisme le roi Humabon de l’île de Cebu. Toutefois, Lapu-Lapu le roi de l’île de Mactan, située en face de Cebu, refuse de se soumettre au Christianisme et décide de prendre les armes face à Magellan et ses hommes. Le 27 avril 1521, à la bataille de Mactan, les troupes de Magellan sont vaincues et Magellan perd la vie, tué pas une flèche empoisonnée.

Lapu-Lapu face Magellan durant la bataille de Mactan le 27 avril 1521.
Lapu-Lapu face Magellan durant la bataille de Mactan, le 27 avril 1521. Source : peinture de Manuel Panares, 2005.

Aujourd’hui encore Lapu-Lapu est considéré comme un héros national et de nombreux courants d’Eskrima évoquent la légende de Lapu-Lapu pour donner du crédit à leur art martial en vantant les mérites de ce guerrier ancestral. Toutefois, même si les techniques guerrières indigènes sont bien à l’origine de l’Eskrima, la colonisation espagnole a aussi grandement influencé les arts martiaux philippins. C’est de là que vient la pratique de l’Espada y Daga par exemple.

Durant les 3 siècles de colonisation espagnole de 1565 à 1898, les Maîtres d’Eskrima ont été obligés d’enseigner dans l’ombre pour faire perdurer leur art. Les techniques guerrières des philippins ont été interdites et les armes blanches ont alors été remplacées par des bâtons. Pendant cette période, l’Eskrima s’est transmis également au sein de certaines danses folkloriques, comme le sakuting, durant lesquels les danseurs manipulaient des bâtons pour déguiser leur art guerrier. La pratique du Sinawali, qui se caractérise aujourd’hui par l’utilisation de deux bâtons, est un héritage direct de ces danses folkloriques. Je me rappelle que lorsque nous pratiquions avec Maestro Maranga, il fredonnait parfois un air en cebuano en pratiquant le Sinawali. Il nous avait expliqué le folklore culturel derrière la pratique du Sinawali.

Toujours à cette époque, l’Eskrima était aussi pratiqué au sein du théâtre moro-moro. Ces pièces de théâtre avaient pour thématique les armées chrétiennes philippines qui affrontaient les armées musulmanes vivant dans le sud des Philippines.

Le fort San Pedro de Cebu battit par les conquistadors espagnols en 1565.
Le fort San Pedro de Cebu construit par les conquistadors espagnols en 1565.

Au 19ème siècle l’Empire coloniale espagnol est en déclin et les Philippins en profitent pour former un mouvement révolutionnaire pour renverser le pouvoir et instaurer une démocratie. Cette épisode historique important pour les Philippines se déroule de 1896 à 1898. Il mène à la victoire des Philippins qui peinent néanmoins à instaurer une démocratie puisque les Philippines sont vendues aux Américains pour  20 millions de dollars suite à la guerre hispano-américaine de 1898 et la défaite des Espagnols.

S’en suit donc une guerre entre les Philippins et les Américains de 1898 à 1902.  Elle aboutit à la victoire des Etats-Unis et met les Philippines sous protectorat américain jusqu’en 1946. Toutefois, pendant la période de la domination américaine, les Philippins vont être encouragés à pratiquer leurs arts martiaux et l’Eskrima de Cebu sort peu à peu de l’ombre.

 

L’émergence des premiers clubs d’Eskrima sous la domination américaine

En 1920, la famille Saavedra forme le tout premier club d’Eskrima aux Philippines, nommé le Labangon Fencing Club à Cebu. Lorenzo « Tayang Ensong » Saavedra est le leader du groupe, il est épaulé par ses neveux Frederico Saavedra et Teodoro « Doring » Saavedra. Plus tard, la famille Canete s’allient à la famille Saavedra et rejoint le club. Néanmoins, le Labangon Fencing Club est fermé en 1930 pour cause de mauvaise gestion financière et de rivalité au sein du club.

 

Dans la continuité du Labangon Fencing Club, le Doce Pares est créé en 1932 par les Maîtres Lorenzo Saavedra et Eulogio Canete. Il rassemble 12 Maîtres d’Eskrima dont certain sont issus du Labangon Fencing Club. Le nom Doce Pares, « les 12 pairs », fait référence à la légende des 12 chevaliers personnels de Charlemagne, cité dans le poème la Chanson de Roland. Par la suite, le Doce Pares accueille  d’autres Maîtres d’Eskrima de Cebu qui mettent leurs savoirs en commun avec chacun leur spécialité : distance longue, distance moyenne, distance courte, Espada y Daga, mains-nues , maniement du couteau,  maniement de l’épée longue…

 

Photo de groupe du Doce Pares, 1932. Source : cacoycanete.com
Photo de groupe du Doce Pares, 1933.

Les eskrimadors durant la Deuxième Guerre Mondiale

Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, de nombreux eskrimadors ont combattu les Japonais au corps à corps avec leur armes blanches philippines en tant que membres des forces militaires américaines, notamment sous l’USAFFE (United States Armed Forces in the Far Est) au sein du « Bolo Battalion ».

Des membres du Bolo Battalion pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Source : ancientcebuanobladedweapons.blogspot.com

Les eskrimadors ont également pris part au combat face aux Japonais sous forme de guérillas clandestines.

Sur l’île de Leyte, dans les Visayas, une ancienne institutrice, Nieves Fernandez, est arrivée à constituer un groupe d’une centaine d’homme pour lutter contre les Japonais. Bien que les armes à feu étaient principalement utilisées, tout comme les soldats japonais qui amenés leur sabre au combat, les Philippins ont fait de même avec leur machette de type bolo.

Nieves Fernandez discute avec un soldat américain de la manière dont elle tuait les soldats japonais avec son bolo. Source : www.warhistoryonline.com

La période de crise de l’après-guerre

Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, les eskrimadors de la famille Saavedra disparaissent ; Teodoro Saavedra est capturé et exécuté par les soldats japonais et Lorenzo Saavedra meurt de vieillesse. C’est la famille Canete qui devient principalement leader Doce Pares.

Entre 1948 et 1952, des tensions apparaissent au sein du Doce Pares, entrainant des conflits entre deux groupes d’eskrimadors menés par les Maîtres Ciriaco « Cacoy » Canete et Venancio « Anciong » Bacon.

Anciong Bacon, élève de Lorenzo Saavedra, était considéré comme un des meilleurs Maîtres d’Eskrima du Doce Pares.

En 1952, Anciong Bacon quitte le Doce Pares accompagné d’un groupe d’élève et crée le Balintawak Self Defense Club. Le style Balintawak se démarque progressivement du style Doce Pares en se spécialisant dans le combat rapproché avec l’utilisation exclusive d’un seul bâton en association  de diverses techniques de saisie, contrôle, clés, coup de poing, coup de pied…

Durant cette époque, la rivalité entre les différents pratiquants d’Eskrima de Cebu se règle parfois lors de duel, nommé Juego Todo (expression d’origine espagnole voulant dire « tout jouer »),  où les eskrimadors s’engagent dans un duel officiel, sans aucunes règles ni protections, simplement pour assoir leur réputation. Dans le synopsis du film Eskrimadors [4] on peut lire à propos du Juego Todo : « Les Juego Todo étaient des matchs de tout contact qui ont souvent entraîné des blessures graves et même la mort de ses participants. Les Juego Todo ont acquis une notoriété importante du début des années 50 jusqu’à la fin des années 60 dans ce que l’on a appelé « l’âge d’or » de l’Eskrima. Des clubs rivaux tel que le Doce Pares et le Balintawak ont opposé leurs meilleurs combattants les uns aux autres dans les Juego Todo. Des noms tels que Cacoy Canete, Anciong Bacon et Inting Carin sont devenus des duellistes les plus redoutés de leur époque. »

« L’Eskrima était connu pour être l’art des gens pauvres, l’art des clodos ! »

Dionisio « Diony » Canete, dans Eskrimadors, 2010.

De nombreux membres du Doce Pares côtoyaient la criminalité car ils faisaient partie des gens les plus pauvres de la société. Le Doce Pares était installé à San Nicolas, dans le district de Pasil.

Pasil était connu comme un endroit où de grands eskrimadors résidaient, pratiquaient leur métier et combattaient. Des eskrimadors comme Vicente « Inting » Carin, Timoteo Maranga et Filemon Caburnay ont vécu à Pasil à cette époque [5].

Pasil, Cebu, Philippines. Source : photo personnelle.

Après la création du Balintawak Self-Defense Club en 1952, d’autres clubs d’Eskrima sont progressivement créés à Cebu dans la continuité des courants Doce Pares et Balintawak. Toutefois le Lapunti Self Defense Club, créé en 1972 par Felimon Caburnay, se démarque davantage des autres courants de Cebu en intégrant des techniques de Kung Fu, notamment de pas croisés issu du Choy Li Fut [7]. Ce style se caractérise aussi par l’utilisation exclusive de technique de frappe « en éventail », nommé abanico (en espagnol) ou witik (en cebuano), si bien que le nom de ce système sera par la suite changé en Lapunti Arnis de Abaniko. Le terme Lapunti est un acronyme des 3 barrios (petites divisions administratives) de la ville de Cebu : Labangon, Punta et Tisa.

 

Les années 70 : le début des compétitions pour un « Eskrima moderne »

En 1975, plusieurs Maîtres du Doce Pares sont invités aux Etats-Unis, notamment chez Dan Inosanto, pour présenter les arts martiaux philippins de Cebu. Les FMA étaient déjà bien implantés aux Etats-Unis avec des Maîtres d’origine philippine comme Angel Cabales, Max Sarmiento et Leo Giron. Dès 1966, la première école de FMA est instaurée aux États-Unis, la Cabales Escrima Academy Association of America sous la tutelle de ces trois maîtres avec Angel Cabales comme chef instructeur [6].

Dans les années 70, l’orientation sportive de l’Eskrima gagne en popularité, si bien qu’en 1975 la National Arnis Association of the Philippines (NERAPHIL) est organisée. L’Eskrima sportif est né et conduit aux premières compétions en 1979 organisées à Cebu et Manille. Le Doce Pares devient membre de cette organisation.

Cette initiative tend progressivement à dissiper les Juego Todo et à calmer les tensions entre eskrimadors de Cebu [8].

Les arts martiaux philippins continuent de se développer et d’être promus avec notamment la création de la World Eskrima Kali Arnis Federation (WEKAF) à Cebu, en 1989.

Compétition d’Eskrima à Cebu au début des années 2000. Source : eskrimacombativesfmaie.com

Début du 21ème siècle : un regain d’intérêt pour l’Eskrima de Cebu ?

D’après Roderick « Rico » Maranga, dans les années 90, l’Eskrima a pu être considéré par la jeunesse philippines comme démodé et beaucoup ont préféré s’intéresser à d’autres arts martiaux [9] ou sports de combat plus à la mode comme la Boxe, et plus récemment, le MMA.

Pourtant, depuis le début des années 2000, on a pu constater un nouvel engouement pour les arts martiaux philippins de Cebu, avec notamment l’ouverture de nouveaux clubs d’Eskrima qui se sont inscrits pour la plus part dans la continuité des courants Doce Pares et Balintawak. Mais aussi avec la diffusion des émissions télévisées comme l’épisode de Human Weapon : Eskrima en 2007 et, dans une moindre mesure, l’épisode de Fight Quest : Kali (Pikiti-Tirsia) en 2008, puis des documentaires Eskrimadors en 2010 et The Bladed Hand en 2011.

J’ai pu personnellement constater que ces dernières années de nombreux pratiquants d’arts martiaux étrangers viennent s’initier et se perfectionner aux FMA de Cebu (ayant moi-même fait cette démarche). Les eskrimadors de Cebu sont donc régulierement sollicités pour enseigner leur art aux étrangers de passage. Cebu a la particularité d’avoir une forte concentration de Maîtres de FMA et le « tourisme de l’Eskrima » y est donc très facile. Il est très courant de voir des pratiquants étrangers venant s’entrainer quelques jours chez tel Maître, puis quelques jours chez un autre Maître, entre deux visites culturelles au Fort San Pedro et au temple Taoïste… sans oublier l’incontournable photo au-dessous du panneau de la rue Balintawak !

Balintawak street, Cebu City, Philippines, 2013. Source : photo personnelle.

[1] Eskrimadors, GO Kerwin, Pointsource Film, 2010

[2] Arnis : Reflections on the History and Development of Filipino Martial Arts, WILEY Marc, Tuttle Publishing, 2012

[3] Philippines, petit futé, 2012.

[4] manilatimes.net

[5] The Secrets of Kalis Ilustrisimo: The Filipino Fighting Art Explained, DIEGO Antonio et RICKETTS Christopher, Tuttle publishing, 2002

[6] Secrets of Cabales Serrada Escrima, WILEY Marc, Tuttle publishing, 2011

[7] lapunti.org

[8] balistickfighting.com

[9] The History of Combate Eskrima Maranga, June Films, 2012


 

4 commentaires

  1. Très intéressant : ni long et très clair. Bravo, je n’y connaissais rien et j’ai l’impression maintenant de bien connaitre l’histoire de cet art-martial !

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