La situation de l’ascenseur


Avec ce court article sans prétention, je voudrais présenter une situation d’apprentissage induit par un biais contextuel que j’ai rencontré à plusieurs reprises dans mes cours que je nomme « la situation de l’ascenseur ».

 

Lorsque j’enseigne l’auto-défense, j’indique toujours à mes élèves qu’une situation de conflit est préférable d’être éviter, surtout si elle est trop dangereuse et difficile à défendre.

De manière générale, toutes les situations de conflits physiques doivent être évitées. Nous vivons en société et en tant que citoyen cela fait partie de nos règles de vie en société. D’autant plus que la nature nous a doté de moyens de communication développés, que ce soit par le langage corporel ou verbal, et il est toujours préférable de résoudre un conflit par la communication que par l’affrontement physique. Voir mon article la réponse combat-fuite et ses alternatives.

« Ne jamais rester pour se battre s’il y a une possibilité pour fuir. » Geoff Thompson [1]

« La plupart des combats sont évitables. » Peyton Quinn

Il y a généralement un consensus parmi les experts en auto-défense sur cette façon de voir les choses et d’utiliser les stratégies disponibles pour sortir indemne d’une situation dangereuse. Prenons par exemple le continuum exposé par Rory Miller dans son bestseller Méditation on Violence [2] : il vaut mieux éviter une situation que de courir ; il vaut mieux courir que désamorcer une situation ; il vaut mieux désamorcer une situation que de se battre ; il vaut mieux se battre que de mourir. L’essence même de l’auto-défense est une courte liste de choses qui pourraient vous faire sortir vivant quand vous êtes déjà foutu.

D’autre part, certaines situations sont très dangereuses et difficiles à défendre, même pour un « expert en auto-défense », car leur contexte désavantage très grandement la défense. Citons quelques exemples : face à un agresseur avec un couteau, face à un nombre important d’assaillant à combattre en même temps, une situation avec des personnes à protéger… Dans ces cas particuliers où la défense physique n’est clairement pas la meilleure des solutions, où la négociation, le désamorçage n’est pas toujours envisageable aussi,  je préconise la fuite, en courant si nécessaire.

Pour autant, lorsque j’aborde cette thématique avec mes élèves, j’en ai parfois qui me pose cette question fatidique :

« Mais qu’est-ce que tu fais si tu te retrouves dans un ascenseur ? »

A ce moment là, je suis souvent obligé de donner une autre réponse car cette situation de l’ascenseur change le contexte de la situation de menace en jouant sur la variable du lieu, de l’espace. Elle impose un changement de paradigme qui oblige d’utiliser d’autres stratégies pour résoudre la menace imminente ne laissant guère d’autres options que de combattre. Le dernier recours devient alors une première nécessité. On prend comme exemple ici un ascenseur, mais tout autre endroit confiné, fermé, où la fuite est impossible, pose ce biais contextuel et impose une autre réponse.

Combat dans un ascenseur. Cliquer sur l’image pour lire la vidéo. Source : youtube

 

Une situation d’agression se produit lorsqu’on se retrouve au mauvais endroit, au mauvais moment avec la/les mauvaise.s personne.s. On peut prévenir de telle situation en essayant d’éviter certaines catégories de lieux qui représentent des probabilités de violence élevées. Ce sont les gens qui s’y rassemblent qui rendent l’endroit dangereux, mais c’est toujours le lieu qui est identifié en premier. Rory Miller distingue plusieurs catégories de lieux où il est probable de rencontrer de la violence [3] :

  • La violence se produit là où les gens voient leur esprit altéré ; la drogue et l’alcool changent la façon dont les gens pensent et agissent.
  • La violence se produit là où les jeunes gens se rassemblent en groupes. Les jeunes gens sont souvent en recherche de statut, vis à vis d’eux mêmes ou de leurs pairs, l’usage de la violence est une manière de gagner ce statut. On parle de Monkey Dance ou de Group Monkey Dance (j’ai déjà abordé la Monkey Dance dans cet article et la Group Monkey Dance dans celui-là).
  • La violence se produit là où il y a un conflit de territoires. Dans les endroits où plusieurs groupes tentent de gérer l’espace.
  • La violence prédatrice se produit dans des lieux isolés.

Toutefois, les situation d’agression ne répondent pas à une science exacte et les mauvaises rencontres peuvent se faire parfois dans des lieux inattendus.

« La violence se produit toujours dans un lieu précis, à un moment précis et
entre des personnes. » Rory Miller

Dans un ascenseur, ou tout autre lieu étroit et fermé, la fuite est impossible. Du moins pendant un certain temps, quelques secondes, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent lorsque l’ascenseur a fini son trajet. Il faut alors bien distinguer deux choses : est-ce qu’il y a agression ou menace d’agression ? Si c’est une menace, il y a encore une possibilité de temporiser et attendre que les portes s’ouvrent pour avoir une opportunité de fuir. S’il y a agression imminente, il faut agir, quelle que soit la dangerosité de l’attaque. C’est dans cet état d’esprit que j’ai appris le combat au couteau dans les arts philippins. En cas d’extrême nécessité. Mon Sifu nous a toujours dit, qu’il faut partir du principe que les chances de survie sont minces, que c’est une situation extrême à éviter coûte que coûte. Quelle que soit l’efficacité de la technique entrainée, on ne fait qu’augmenter, au mieux,  nos chances de survie.

En résumé, le contexte de la situation de l’ascenseur incite à envisager le pire. Cela peut être une interprétation de la loi de Murphy dans l’univers de l’auto-défense.

« Tout ce qui est susceptible de mal tourner, tournera mal. » loi de Murphy

Un affrontement dans un ascenseur est caractérisé par ce lieu étroit où toute amplitude de mouvement est problématique. Les techniques au combat rapprochées sont plus adaptées dans ce type de situation. Merci le Wing Chun ! Techniquement, il faut privilégier les attaques et défenses courtes, les coups de coudes, les coups de genoux, les coup de pied bas, les saisies au corps à corps sont aussi fort probables dans ce contexte. Les déplacements étant très limités, seul des pivots sont encore envisageables. Stratégiquement, comme la plupart des situations d’autodéfense, il est nécessaire d’utiliser des techniques occasionnant des dommages ou un état de choc à l’agresseur, pour mettre fin à l’affrontement le plus rapidement possible. Je vous renvoie vers mon article sur le dim mak pour ce domaine. Je ne suis pas partisan de technique de contrôle ou de soumission pour « préserver » mon agresseur, jusqu’à l’ouverture des portes de l’ascenseur. Chacun son point de vue.

« Le Wing Chun est un système de combat rapproché. » David Peterson [4]

Enfin concernant cette « situation de l’ascenseur », comme je l’ai dit, c’est un contexte imaginaire dans lequel mes élèves m’ont amené à me projeter pour résoudre telle ou telle situation d’apprentissage. Mais ce contexte particulier symbolise tous les lieux étroits, fermés où la fuite est impossible et où la seule réponse à l’agression est l’engagement physique. On peut trouver d’autres lieux de ce type, comme une pièce où la porte serait verrouillée, un métro… où toutes issues seraient, du moins, temporairement fermées.

Les techniques de coude sont particulièrement adaptées pour le combat rapproché. Source : photo personnelle.

Pour toutes personnes s’intéressant sérieusement à l’auto-défense, sans devenir parano, il est parfois bon de s’imaginer des situations difficiles comme celles-ci. Ce travail de projection mentale peut-être très valorisant notamment pour les personnes n’ayant pas vécues de réelles situations d’agression. L’expérience vécue est très formative, à condition qu’elle ne soit pas trop traumatisante, mais l’esprit sera également « préparé » à l’aide de situations imaginées.

 

Un dernier conseil : évitez l’ascenseur et prenez les escaliers ! C’est plus sûr et ça fait travailler les jambes !


Source

[1] Dead Or Alive: The Choice Is Yours: The Definitive Self-Protection Handbook, p21, THOMPSON Geoff, Summersdale Publishers, 2004

[2] Meditations on Violence, A Comparaison of Martial Arts Training & Real World Violence, p77, MILLER Rory, YMAA Publication Center, 2008

[3] Meditations on Violence, A Comparaison of Martial Arts Training & Real World Violence, p72-75, MILLER Rory, YMAA Publication Center, 2008

[4] The Art of Wing Chun 咏春之道 – Documentary Short (Director’s Cut), One Punch Production, 2017. source > youtube


 

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