Interview de Maître Rodrigo ‘Drigo’ Maranga


En 2012, j’ai découvert un interview de Maître Rodrigo Maranga réalisé par David Foggie, un expert en Arnis de Melbourne, sur le site www.blitzmag.net . Même après être allé aux Philippines à deux reprises m’entrainer avec Maître Maranga et sa famille, il m’arrive de temps à autre, de relire cet interview que je trouve très interessant. Le site www.blitzmag.net n’existe plus, mais heureusement que j’avais fait une copie de cet interview car on ne le trouve plus sur le net. Vous pouvez découvrir cet interview traduit dans la langue de Molière ci-dessous (pour l’interview original en anglais, cliquez sur le drapeau 🇬🇧). J’ai ajouté des photos pour agrémenter cet article.

 

Maestro Rodrigo « Drigo » Maranga

Interview de Maître Rodrigo ‘Drigo’ Maranga

Rodrigo Maranga est le fils du défunt Grand Maître Timoteo Maranga, l’un des maîtres les plus respectés d’Eskrima à Cebu, aux Philppines. David Foggie, un expert en Arnis, a interviewé Maître Rodrigo Maranga lors d’une visite aux Philippines.

Né le 6 Avril 1950, Rodrigo Maranga est le fils de Grand Maître Timoteo Maranga. Elève direct du fondateur du Balintawak Eskrima, Grand Maître Venancio Anciong Bacon, Grand Maître Maranga était l’un des « trois piliers » du Balintawak Eskrima, avec GM Bacon et Delfin Lopez. Après des décennies de formation, de recherche et d’expérience, GM Maranga a modifié son système, qu’il nomma Super Cuentada et plus tard, Tres Personas Escrima de Combate Super Cuentada.

Hésitant à enseigner son système à tout le monde, GM Timoteo Maranga a sélectionné les personnes avec qui il a partagé ses connaissances et il a rarement enseigné en dehors des membres de sa propre famille. Après sa mort en 1988, Rodrigo Maranga pris la direction du système familiale et continua d’enseigner l’art de son père aux membres de sa famille et un groupe restreint de personnes extérieures. Ce n’est qu’en 1998 que Maître Rodrigo Maranga et son fils Rico ont dévoilé le système familial au grand public.

Aujourd’hui, le Grand Maître Rodrigo Maranga et sa famille veillent à garder l’héritage de Timoteo Maranga vivant et de le promouvoir avec le respect qu’il mérite.

 

David Foggie : GM Maranga, quand avez-vous découvert l’Eskrima et quand avez-vous commencé votre formation ?
J’ai découvert l’Eskrima quand j’étais encore un petit garçon. Je me souviens avoir débuté mon apprentissage avec mon père à l’âge de quatre ou cinq ans. J’ai souvent vu mon père s’entrainer, littéralement tous les jours, pendant plus de quatre heures. De plus, j’ai eu le privilège de le voir s’entrainer avec d’autres eskrimadors qui venaient lui rendre visite dans notre maison. Ma formation formelle a commencé alors que j’étais déjà marié, à 25 ans.

GM Timoteo Maranga

Votre père, Grand Maître Timoteo Maranga, était une figure de renom de l’Eskrima cebuano. Comment était-il en tant qu’enseignant ?
Il était discipliné, c’était un bon enseignant, combattant et un bon père. Cependant, il était perfectionniste et très stricte. Par exemple, s’il y avait un certain point de l’enseignement que je ne comprenais pas immédiatement, nous passions une journée ou plus à le faire encore et encore jusqu’à ce que je le perfectionne.

Quelle était sa méthode d’enseignement et la progression de l’enseignement ?
Sa méthode était sa méthode, il n’avait pas de programme particulier, de formation et d’instruction. Il insistait sur les bases et il progressait vers les niveaux supérieurs. Plutôt que d’enseigner à des groupes, il a enseigné en tête-à-tête.

Quand votre père a-t-il commencé à s’entraîner à l’Eskrima et qui était son instructeur ?
Mon père a commencé sa formation en Eskrima très jeune avec mon grand-père, Gregorio ‘Godoy’ Maranga, qui lui enseigna le style De Marina. Mon grand-père était aussi strict et perfectionniste.

Votre père s’est également entraîné avec d’autres enseignants à différentes périodes. A-t-il fait part de ces entrainements avec eux ?
Oui, il a été formé par d’autres enseignants, car il n’était pas content de ce qu’il a reçu de son père. Son activité professionnel, l’a emmenée à divers endroits dans les îles des Philippines, ce qui lui a donné l’occasion de rencontrer et d’être formé par d’autres eskrimadors bien connus. Parmi eux, il y eut Emilio Tado, Faustino Tanio, Rogelio Ortiz, Emo Sagarino, Dalmacio Salinguhay, Melchades Dading et Antonio Ilustrisimo ‘Tatang », pour des entrainements à durées variables.

Anciong Bacon et un de ces élèves, lors d’une démonstration à Alu Nite le 26 mai 1966.

GM Venancio ‘Anciong’ Bacon est devenu professeur de votre père. Que pouvez-vous nous dire sur lui ?
Mon père a rencontré Grand Maître Bacon grâce à Melchades Dading qui était le mari de sa tante. GM Bacon était un homme de petite taille – environ 1 m 57 avec une structure de corps solide. Il était un homme très humble qui parlait peu.

Je me souviens d’une fois, mon père et moi avions fini notre entrainement, il m’a dit qu’il avait tout donné à mon père et il était fier que mon père avait amélioré ce qu’il avait. Il avait un grand respect pour mon père et vice-versa.

En plus de la formation que vous avez reçue de votre père, avez-vous reçu l’instruction d’autres maîtres ?
Oui. Mis à part mon père, j’ai été également formé par le GM Anciong Bacon lui-même.

En grandissant, vous devez avoir rencontré de nombreux praticiens qualifiés qui ont rendu visite à votre père pour se former.
Oui, j’ai rencontré Atty. Jose Villasin, Johnny Chiuten, Esing Atillo, Jose ‘Joego’ Millan, Remy Presas, Rodolfo Mongcal et d’autres.
Remy Presas est devenu mondialement connu pour son habileté en Arnis
Mon père était très heureux et fier des réalisations de Remy. Je me souviens de l’entrainement de Remy avec mon père et j’ai vu beaucoup de leurs séances d’entraînement. En fait, je me souviens que Remy arrivait avec de la nourriture qu’il donnait à mon père parce qu’il ne voulait pas accepter de l’argent pour l’enseignement.

Pendant notre dîner, votre famille parlait du dévouement de votre père à l’amélioration de sa connaissance, sa compréhension et de ses techniques. Des exemples vous viennent-ils à l’esprit ?
Souvent, nous voyions notre père assis et pensant beaucoup. Ensuite, il prenait son bâton et appliquait physiquement les techniques ; il mettait en pratique ce qu’il avait pensé. Parfois, il appelait l’un de ses disciples, Molo, pour partager ses idées et ils les mettaient ensuite en application.

Creation du Balintawak Club en 1952.

Quelle est l’histoire du Balintawak Eskrima telle qu’elle vous a été transmise par votre père ?
Je sais seulement qu’Anciong Bacon est à l’initiative de ce courant. À l’origine, les eskrimadors de Cebu ont été formé au Doce Pares, l’organisation qui chapeautait tous les eskrimadors. Plus tard, en raison de problèmes, il y a eu des scissions au Doce Pares et un autre club a été formé, le Balintawak. Après cela, il y avait des eskrimadors qui ont défié le Balintawak et ils se sont affrontés avec l’olisi (bâton) et sans aucun équipement de protection. Quoi qu’il en soit, le groupe Balintawak peut vous expliquer et vous donner plus de détails.

Votre père a nommé son style Tres Personas Eskrima de Combate Super Kuwentada System. Pourriez-vous s’il vous plaît donner des détails sur sa signification ?
Mon père l’a nommé Tres Personas Eskrima de Combate Super Kuwentada System en raison de sa croyance en la Sainte Trinité [Tres Personas], qui se compose de Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit. Sachant qu’il n’y a personne qui puisse être au-dessus et être plus puissant que les trois personnes [Sainte Trinité] en un seul Dieu, il a ainsi nommé son système Tres Personas Eskrima de Combate Super Kuwentada — nul meilleur que son style d’Eskrima.

Votre famille a renommé récemment le système en Combate Eskrima Maranga (CEM). Qu’est ce qui a conduit à ce changement ?
Le changement de nom simplifie beaucoup de choses. Par exemple, le mot « Combate » explique immédiatement qu’il s’agit d’un style combatif d’Eskrima et le nom Maranga expose le type et le style d’Eskrima que nous avons. Le changement est aussi en accord avec l’héritage que notre père nous a laissé.

Comment a évolué le système Combate Eskrima Maranga ?
Le CEM a été fondée à l’an 2000 après la mort de mon père en 1988. Cependant, avant sa mort, j’ai transmis mes connaissances à mon fils aîné, Rico, qui avait été sérieux dans sa formation avec mon père, depuis l’âge de sept ans. Mon fils et moi, nous nous entraînions régulièrement dans notre maison mais mon père, Timor, était déjà très malade et incapable de s’entrainer avec moi. Depuis, certains de mes neveux nous ont rejoints.
Je ne prétends pas avoir apporté des innovations au système, nous l’avons seulement affiné.

Rico et Drigo Maranga. Source : Voices of Masters : Warrior Arts of the Philippines, 2010.

De quoi se compose le programme du CEM ?
Dans notre programme, nous avons le combat armé et à mains nues utilisant le bâton, le couteau et les armes à longue lame (pinuti). Le CEM a également des formes, car elles sont utiles pour développer les compétences des élèves. Mon père n’enseignait pas les doubles bâtons pour le combat. Cependant, ils les utilisaient pour l’échauffement et pour faire de l’exercice. Les doubles bâtons sont un bel art que je veux garder. C’est une forme de danse en Eskrima et dérive d’une danse indigène appelée sakuting et sinawali.

Qu’en est-il des principes et concepts de votre système ?
De manière simplifiée les principes et les concepts sont les suivants :
1) Celui qui frappe sera frappé, celui qui donne une attaque sera touché.
2) Ne jamais attaquer et combattre quand vous êtes en colère.
3) La meilleure défense est la meilleure attaque et vice-versa.
4) Dans la mesure du possible, ne permettez pas votre adversaire de vous toucher.
5) Désarmer immédiatement.
6) Ne pas utiliser de techniques de force contre force.
7) Toujours être en position armée, prêt à défendre et attaquer.

À votre avis, quelles sont les caractéristiques de CEM qui le différencie ?
C’est S.E.E.D.* Cela signifie Court (dans toutes les applications), Efficace (mouvements), Economique (en actions) et Directe (à chaque attaque et application).

*une traduction littérale n’aurait pas de sens ici. « seed » signifie « graine » en français, il faut le comprendre au sens de l’origine de tout. D’autre part, SEED est ici l’acronyme de Short, Effective, Economical et Direct qui signifie en français Court, Efficace, Economique et Directe.

Le Balintawak est un système corto (à courte portée), mais le CEM contient également des techniques de largo mano (à longue portée). Qu’est-ce qui a conduit à cet ajout ?
Il est très important de connaître les deux, car les vrais combats commencent à longue portée et se terminent à courte portée. Cependant, avec nous, si vous commencez dans une longue portée, vous ne vous retrouverez pas à courte portée. Nous mettrons fin à la situation dans la longue portée.

Quel est votre point de vue sur les techniques de désarmement, pour le bâton contre bâton mais aussi pour le mains nues contre bâton ?
Chez les eskrimadors, le bâton est comme une épouse : s’il vous est pris, c’est une grande insulte. Mis à part cela, nous avons des moyens efficaces de désarmer à la fois à longue portée et à courte portée. Afin de désarmer quelqu’un qui frappe avec vitesse et puissance, le pratiquant doit avoir pratiqué constamment. Bâton contre bâton, je trouve cela facile à désarmer. Cependant, avec les mains nues contre un bâton, c’est beaucoup plus facile, car j’ai les deux mains libres à utiliser à mon avantage, même si je dois me rapprocher de mon adversaire.

Maestro Drigo démontrant une technique au couteau.

Vous avez démontré des méthodes efficaces pour faire face aux attaques à l’arme blanche. Pourriez-vous s’il vous plaît décrire votre approche sur de telles situations ?
Avec les couteaux, la pointe de la lame est la partie qui tue. Il est vital pour le praticien de toujours garder son corps éloigné de la pointe, mais aussi du tranchant du couteau. Ne prenez aucune arme tranchante à moins qu’elle ne soit totalement donnée, et j’entends par là que l’attaquant s’est engagé dans son attaque. Lorsqu’elle n’est pas donnée, l’approche est sujette à changement.

Pensez-vous que l’Eskrima a beaucoup à offrir dans les temps modernes ?
Oui, il a beaucoup à offrir. Cela rappellera au monde comment nous nous sommes battus pour notre libération de la domination espagnole, japonaise et américaine sur notre terre en utilisant nos propres compétences en Eskrima au combat.

Qu’espérez-vous que l’avenir réserve au CEM ?
Si Dieu le veut, nous espérons avoir une école de formation, créer des tournois entre les pratiquants de CEM et être en mesure d’enseigner à l’étranger.

 

David Foggie est un élève de Maître Roland Dantes et a également reçu l’enseignement de Maître Christopher Ricketts et Grandmaster Vicente R. Sanchez. Il enseigne les FMA à Melbourne (pour plus d’informations, voir Blitz Classifieds).

Pour de plus amples informations sur le système familial Maranga, ainsi que d’autres interprétations du Balintawak et d’autres systèmes, consultez Warrior Arts of The Philippines by Reynaldo S. Galang, disponible par le biais Blitz.


 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *