L’interview de Ip Ching dans le magazine Black Belt


Je vous présente ici une interview de Ip Ching, publiée en juillet 1995 dans le magazine Black Belt [1].  Cet interview a été menée par Steve Lee Swift, un instructeur de Wing Chun des Etats-Unis, élève de Ip Ching, ainsi que par Eric Montclare, un élève de Steve Lee Swift.

Je trouve cette interview particulièrement interessante car Ip Ching y mentionne des anecdotes sur son père, Ip Man. Ce type d’interview permet de garder une trace du passé sur la vie du Grand Maître par des témoignages de personnes qui l’ont directement côtoyé.

Dans l’interview originale qui suit, j’ai pris l’initiative de retranscrire les noms Yip Man, Yip Chun et Yip Ching respectivement en Ip Man, Ip Chun et Ip Ching. Comme je l’avais précisé dans cet article, depuis les années 1960 seule l’écriture « Yip » était utilisée, ce n’est qu’à partir des années 2000 où l’écriture « Ip » a progressivement remplacé « Yip ». Je le redis, personnellement, je préfère utiliser l’écriture « Yip », que je trouve plus juste phonétiquement, toutefois je prends l’initiative ici de changer en « Ip » par pur pragmatisme dans le but d’améliorer le référencement de ce site internet.

L’interview de Ip Ching dans Black Belt

Black Belt (BB) : Quand avez-vous commencé votre formation en Wing Chun Kung Fu ?

Ip Ching (IC) : J’ai appris quand j’étais très jeune. J’ai appris la siu nim tau [sil lim tao dans l’interview originale] de mon père, Ip Man. En 1962, quand j’étais plus âgé, j’ai commencé depuis le début. Plus tard, j’ai aidé mon père à enseigner le Kung Fu à Hong Kong. J’ai enseigné aux débutants la siu nim tau. Mon père avait alors près de 70 ans, c’est l’une des raisons pour lesquelles je l’ai tant aidé.

BB : Quelle était la popularité du Wing Chun à Hong Kong dans les années 1960 ?

IC : En 1962, le Wing Chun était déjà très apprécié à Hong Kong. Beaucoup de policiers apprenaient le Wing Chun.

BB : Des personnes sont-elles venues à l’école vous défier, vous, votre père ou votre frère aîné, Ip Chun ?

IC : Personne ne venait nous défier, mais il y avait beaucoup de combat d’entraînement (sparring).

Kam Chan Chau (Jin Shan Zhao en mandarin) affronte Ip Man dans le film de Wilson Ip en 2008. Ce combat de Ip Man face un Maître d’un style du Nord est inspiré d’un fait réel.

BB : Vous souvenez-vous de certains de ces combats d’entrainement ?

IC : Avant la guerre sino-japonaise [il s’agit ici de la 2nd guerre sino-japonaise 1937-45], il y avait un homme de Kong Sai expert en style de l’Aigle. Il est venu à Fatshan [Futshan dans l’interview originale] pour joindre l’école Jingwu 精武 [Chin Wu dans l’interview originale] qui permettait à tout le monde de pratiquer les arts martiaux ; l’école n’était pas limitée à un seul style. L’homme a été nommé instructeur en chef de Jingwu. Il méprisait les instructeurs de Fatshan et estimait qu’aucun d’eux n’avait un niveau assez bon. « Votre Kung Fu, c’est de la foutaise ! » leur dit-il. Les Maîtres de Fatshan ont été extrêmement offensés avec cette remarque. En conséquence, ils ont décidé de nommer quelqu’un pour défendre Fatshan et combattre cet homme. Personne ne voulait y aller, alors Ip Man a été sélectionné pour le défier. Le combat s’est déroulé sur la scène de l’hôtel de ville. C’était comme un combat de boxe ; les spectateurs ont dû acheter des billets pour assister au combat. Lorsque le Maître du style de l’Aigle a essayé d’attraper Ip Man, Ip a paré avec une combinaison bong sau / laap sau [bong sao / lop sao dans l’interview originale]. Il l’a envoyé hors de la scène, le faisant tomber sur les chaises des spectateurs installées tout autour de la scène. Le Maître du style de l’Aigle s’est cassé les côtes contre les chaises et n’a pas pu continuer. En une demi-minute, le combat était terminé et tout le monde était devenu fou. Les spectateurs ont hué parce que le combat avait été très déséquilibré. Ip Man a décidé de calmer la foule en leur démontrant son style de Kung Fu. Il a choisi de montrer la forme biu tze [bil gee dans l’interview originale]. Après cela, tout le monde savait qui était Ip Man et désormais, tous l’appelait Sifu Ip. Il n’avait que 35 ans lorsque cet événement s’est produit. [note]

BB : Était-ce difficile de se faire accepter dans la communauté du Kung Fu lorsque vous et votre frère avez commencé à prendre la place de votre père ? Les autres étaient-ils jaloux de vous et s’attendaient-ils à ce que vous soyez aussi talentueux que votre père ?

IC : Je me suis entendu avec tous mes frères de Kung Fu parce que je n’ai jamais fait de compétition financière. Il n’y a jamais eu un frère de Kung Fu qui a été mécontent de moi.

Ip Ching et Ip Man

BB : Quand avez-vous commencé à reprendre l’enseignement du Wing Chun pour votre père ?

IC : Au cours des cinq ou six dernières années de sa vie, j’ai été son assistant à cause de son âge avancé.

BB : Sur quelle partie du système votre père s’est-il le plus concentré ?

IC : Il s’est concentré sur la siu nim tau 小念頭 [sil lim tao dans l’interview originale], les postures et les coups de poing.

BB : Comment était votre père quand vous passiez du temps ensemble loin des arts martiaux ?

IC : Grand Maître Ip Man était une personne pleine d’humour, pleine de connaissances sur la société et la vie. Avec son expérience et sa personnalité, j’en ai tiré plus que le simple apprentissage des techniques de Wing Chun. J’ai ressenti que la vie en dehors de l’école de Kung Fu, ainsi qu’à l’intérieur, était très heureuse.

BB : Depuis la mort de votre père en 1972, qu’avez-vous fait, votre frère et vous, pour promouvoir le Wing Chun ?

IC : Ip Chun et moi, avec des instructeurs avancés et des élèves, nous avons créé la Ip Man Wing Chun Athletic Association pour développer le Wing Chun. Il est dommage que les élèves perdent leur temps, leur argent et leurs efforts à apprendre de mauvaises techniques avec des instructeurs inexpérimentés. C’est cela qui nuit le plus à la promotion du Wing Chun. Nous n’avons aucun moyen de l’arrêter. La seule chose que vous puissiez faire est d’essayer de valider le bon Wing Chun en formant une association. Mais si quelqu’un ne souhaite pas adhérer, nous ne pouvons pas le forcer.

BB : Vous et votre frère avez voyagé à travers l’Europe et les États-Unis, en organisant des séminaires d’enseignement. Qu’enseignez-vous aux participants de ces séminaires ?

IC : Nous avons un thème principal la siu nim tau [sil lim tao dans l’interview originale]. Nous essayons de faire en sorte que tous ceux qui assistent au séminaire acquièrent une compréhension de l’utilisation de l’énergie. Nous faisons des démonstrations pour montrer les bonnes techniques de Wing Chun, et nous prenons le temps de répondre aux questions des élèves. Les participants sont satisfaits.

BB : Vos idées sur la pratique du chi sau (« les mains collantes ») diffèrent-elles de celles de votre père ou de votre frère ?

IC : Chaque personne est différente. Les enseignants ont des structures et des intérêts différents et viennent de cultures différentes, donc chacun enseigne différemment. Le chi sau 黐手 [chi sao dans l’interview originale] est la chose la plus difficile à enseigner dans le Wing Chun, mais c’est la plus intéressante à apprendre et vous pouvez en tirer le plus de satisfaction. Je crois que mon chi sau est très similaire à celui de mon père, mais il était plus expérimenté dans son enseignement. Mon frère et moi, sommes différents en termes d’âge, de corpulence et d’éducation, donc notre performance en chi sau est différente en raison de tout cela.

BB : Comment décririez-vous votre père en tant qu’instructeur de Wing Chun ?

IC : Je ne peux pas nier qu’il a été l’instructeur de Kung Fu qui a eu le plus de succès et qui a été le plus respecté. Il n’enseignait pas seulement à ses élèves un bon Kung Fu ; il les guidait dans leur développement personnel. Il analysait d’abord en profondeur pour chaque élève sa mentalité, son caractère, sa condition physique, sa corpulence, son niveau d’éducation, sa culture et sa capacité d’apprendre. Ensuite, il enseignait aux élèves les voies et moyens, en fonction de leurs différents besoins, pour s’assurer que chaque élève apprenne facilement. Je suis également cette méthode.

BB : Que retenez-vous le plus du caractère de votre père ?

IC : Je respecte mon père comme une personne honnête et généreuse. Il a enseigné à ses élèves comment faire face à toutes les situations de la vie.

Bruce Lee et Ip Man pratiquant le chi sau 黐手 (les mains collantes)

BB : Avez-vous eu l’occasion de voir votre père enseigner et/ou s’entraîner avec Bruce Lee ?

IC : Je me souviens de sa relation avec Bruce Lee. Ils avaient toujours de bonnes relations même après que Bruce Lee ait développé son Jeet Kune Do. Ils se côtoyaient et prenaient le thé ensemble.

BB : Une sorte de conflit ne s’est-il pas développé avec Lee après la mort de votre père ?

IC : Quand mon père est décédé, Bruce ne s’est pas présenté aux funérailles. Il a été critiqué par le monde des arts martiaux pour ça. Plus tard, Bruce m’a téléphoné pour me dire que je ne l’avais pas informé des funérailles et qu’il n’en avait pas eu connaissance parce qu’il était occupé à tourner un film. Nous avons discuté de la façon de résoudre la situation. Je lui ai conseillé de ne rien dire aux journaux ou aux magazines, mais d’attendre le sam cha, qui est la cérémonie du souvenir traditionnellement tenue 21 jours après le décès d’une personne. Elle allait être fréquentée par les fils et les filles, la famille proche et les élèves de mon père. J’ai conseillé à Bruce d’assister à la cérémonie, ce qu’il a fait. Après cela, l’affaire a été oubliée.


Note

Ip Ching indique que cet événement a eu lieu avant l’invasion japonaise, c’est à dire avant 1938 dans la région de Canton. Il mentionne par la suite que Ip Man avait 35 ans lors de cet évènement à Fatshan. Cet épisode aurait donc eu lieu en 1918. Notez que Ip Ching est né en 1938, il n’a donc pas été témoin de cette histoire qu’il raconte.

Pour plus de détail sur cet affrontement, je vous renvoie à mon précédent article.


Source

[1] Black Belt, July 1995, p60-62 et p64, Rainbow Publications


 

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