Le Wing Tsun de Leung Ting dans les années 1970


Je vous propose ici un article du magazine Black Belt de janvier 1975, intitulé Wing Chun : Hong Kong’s Scientific Art, Yip Man leaves a link in Kowloon – Leung Ting, écrit par Douglas Lam.

Dans les années 1970, le Wing Chun a acquis une grande popularité dans Hong Kong, grâce à l’enseignement de Ip Man qui a promu le Wing Chun durant près de 20 ans et par la suite ses élèves directs qui ont assuré sa succession. Leung Ting est l’un d’entre eux. Les années 1970 marquent aussi le début d’une expansion mondiale du Wing Chun, Leung Ting y jouera un rôle déterminant en rependant le Wing Chun (ou Wing Tsun, tel qu’il nomme son système) notamment en Europe.

Dans cet article de 1975, nous revenons sur les débuts de Leung Ting comme professeur de Wing Tsun, mais déjà très réputé à Kowloon. Il y explique le système comme un art de combat scientifique.

Wing Chun : l’art scientifique de Hong Kong

Ip Man laisse un lien à Kowloon – Leung Ting

444-446 Nathan Road, Yau Ma Tei, Kowloon, Hong Kong. L’école de Leung Ting dans les années 1970. Sur les deux photos du haut, on peut lire 詠春梁挺 Wing Tsun Leung Ting sur le panneau vertical sur fond noir. Source : www.grs.gov.hk

Si vous interpelez un taxi dans la ville de Hong Kong, à Kowloon, et que vous dites au chauffeur « Leung Ting Wing Tsun », il y a de fortes chances qu’il vous conduise au kwoon* de Sifu Leung Ting sans instructions supplémentaires. À Kowloon, le nom de Leung Ting est synonyme de Wing Tsun Kung Fu* (connu sous le nom de Wing Chung* en dehors de Hong Kong). Le panneau de forme verticale juste à l’extérieur de son kwoon, situé au-dessus des trottoirs animés, est presque perdu dans le labyrinthe des autres panneaux. Mais dans cette ville, c’est un point de repère largement connu.

 

Le kwoon spacieux (selon les normes locales) est confortablement niché dans un immeuble de grande hauteur à la jonction de deux artères encombrées, Nathan Road et Gascoigne Road, à Kowloon. En un laps de temps relativement court, Sifu Leung Ting est devenu le plus jeune et le plus brillant instructeur de Kung Fu de Hong Kong.

 

Leung Ting était le dernier étudiant choisi par Ip Man* et l’un des rares à avoir reçu une instruction complète du système du maître lui-même. Il a commencé à étudier le Wing Tsun à l’âge de 13 ans, passant souvent autant de temps à apprendre le Kung Fu qu’à se préparer pour ses études. C’est à peu près au moment de l’obtention de son diplôme d’études secondaires que, par hasard, il a rencontré Ip Man, le Grand Maître du système. Depuis longtemps retraité de l’enseignement, Ip Man a été impressionné par la perception et le potentiel du jeune artiste martial. C’est alors qu’il décide de faire de Leung Ting son « élève qui ferme la porte » (le dernier élève du Grand Maître).

Leung Ting s’est sans doute rendu compte de la chance qu’il avait de profiter de la connaissance du Kung Fu de Ip Man, riche d’une expérience de plus de 60 ans. Il y avait un certain nombre d’adeptes de Ip Man désireux d’apprendre tout le système, mais le maître était extrêmement sélectif. Il a choisi Leung Ting, un homme à lunettes, courtois avec de bonnes manières, diplômé en littérature de l’Université Baptiste de Hong Kong et passionné de poésie.

Célébrant l’ouverture du kwoon de son élève, Ip Man partage un toast avec Leung Ting. Ce fut la première fois que Ip Man assistait à une telle réception pour l’un de ses élèves. Mai 1970.

Leung Ting caractérise le Wing Tsun comme « une forme très directe et scientifique de l’auto-défense. Il met l’accent », dit-il, « sur des mouvements simples tels qu’un coup de poing ou un coup de pied pour vaincre un adversaire. Le système évite l’utilisation de la force contre la force. »

Il l’explique comme étant quelque chose d’arithmétique. « Pour apprendre que 1 + 1 = 2 », dit-il, « nous ne pouvons pas compter uniquement sur la mémorisation. Nous devons savoir pourquoi il en est ainsi. En d’autres termes, le système n’est pas lié par des mouvements classiques, ce n’est pas un style pré-arrangé dans lequel deux pratiquants s’affrontent dans une routine prévisible, répétitive et mémorisée. Bien que le Wing Tsun ait des formes classiques, nous ne pouvons les décrire que comme les principales divisions des mathématiques du Wing Tsun. Le regroupement des mouvements et des techniques dans chaque forme est un tableau de signes et de nombres. Lorsque ces signes et nombres sont intégrés à des utilisations pratiques, comme au combat, ils deviennent instantanément des équations et des expressions significatives. »

« Le Wing Tsun est une forme très directe et scientifique de l’auto-défense. » Leung Ting

Pour Leung Ting, le Wing Tsun ressemble beaucoup aux échecs à presque tous les égards. Tout comme les échecs se jouent dans les limites d’un échiquier, explique-t-il, « dans le Wing Tsun, il existe aussi une limite rationnelle. Chaque pièce du jeu d’échecs correspond à une technique ou à un mouvement du système, chacune étant une entité distincte avec sa propre fonction particulière en attaque et en défense. Lorsque deux ou plusieurs mouvements sont intégrés, ils forment une nouvelle fonction. Et il n’y a pas de limite à ce que nous pouvons créer. »

Selon Leung Ting, pratiquer le Chi Sau (les « mains-collantes » et le sparring) revient à affiner ses capacités aux échecs. « Plus nous pratiquons le Chi Sau, » dit-il, « plus les mains deviennent sensibles aux forces extérieures. Le Chi Sau peut être développé jusqu’au point où nous nous battons dans l’inconscient de nos mouvements. C’est aussi un jeu de stratégie extraordinaire dans le sens que nous recherchons la victoire et nous nous défendons en même temps. Et comme un vrai jeu d’échecs, les pièces ne sont pas sacrifiées inutilement dans des assauts à l’aveugle. »

Exercice développant la sensibilité. Les meilleurs assistants de Leung Ting, Cheng Chuen Fun (à gauche) et Leung Koon pratiquent le Chi Sau (les mains collantes) les yeux bandés. Leung Ting dit que le Chi Sau peut devenir un mouvement subconscient.

Un bon représentant du Wing Tsun, affirme Leung Ting, peut jouer avec son adversaire et anticiper son prochain coup, tout comme un joueur d’échecs accompli peut contrôler une partie s’il maîtrise son adversaire. Il n’y a pas de règles strictes à suivre. « Un vieux proverbe chinois qui dit « les affaires du monde sont assimilées à des jeux d’échecs ; chaque jeu varie », semble très bien résumer le Wing Tsun. » Il déclare « Bien que nous ayons toutes les techniques et tous les mouvements, il n’est pas possible de les appliquer dans un certain ordre défini. »

A l’université, Leung Ting a étudié la littérature et la philosophie chinoises et est devenu particulièrement intrigué par le taoïsme et la science. Il affirme qu’il existe une corrélation entre le taoïsme et le Wing Tsun dans sa force externe rigide et sa force interne souple. A titre d’exemple, il emprunte aux enseignements de Lao Tseu*, un contemporain de Confucius : « … Il n’y a rien au monde de plus souple et de plus malléable que l’eau. Pourtant, même les plus durs et les plus raides ne peuvent la surmonter. Seul le souple peut surmonter le fort, et vaincre le dur, c’est connu de tout le monde. Néanmoins, ils n’arrivent pas à le mettre en pratique. »

Dans son enseignement, Leung Ting fait l’analogie avec un ressort, ou un bâton de rotin, pour expliquer le fonctionnement du Wing Tsun. Leung Ting explique « Si un ressort est plié, une force persistante agit pour le faire revenir à sa position initiale. Lorsque soudainement la pression est levée, le ressort rebondit instantanément sans y être invité. De même, un bâton de rotin se plie sous la pression et revient à sa position normale lorsque la pression n’est plus appliquée. »

Bruce Lee, autrefois élève de Ip Man et fondateur du Jeet Kune Do, a qualifié son style de fluide, comme l’eau pénètre par n’importe quelle ouverture et remplit n’importe quel vide. Le JKD, dit-il, est simple, direct et non classique. Sans surprise, une grande partie de la philosophie de Lee est tirée du Wing Tsun. Au cours de sa période de formation relativement courte sous Ip Man, Lee a pu saisir rapidement les principes et les intégrer plus tard au JKD. Il existe cependant quelques différences entre les deux. Lee a souligné que le JKD est libre dès le début, tandis que Leung Ting indique que le Wing Tsun est très restrictif au début. Le JKD est considéré comme étant un système sans style ; Leung Ting exige que le pratiquant doit être lié au Wing Tsun pour former une seule entité.

A gauche, Leung Ting et ses élèves du Baptiste College, 1967. A droite, Leung Ting recevant l’enseignement de Ip Man, 1969. Source : news.cgtn.com

Malgré un planning serré, Leung Ting insiste pour suivre son propre programme d’entraînement. Il consacre trois jours par semaine et seulement six heures par jour à l’enseignement. Il estime que se surmener reviendrait à priver ses élèves de l’attention personnelle dont ils ont besoin. Il possède deux kwoon annexes en plus de son kwoon principal, tous deux gérés par ses assistants personnels.

Loin de son kwoon, Leung Ting s’abstient de rassemblements bruyants et refuse d’occuper des postes dans les différents clubs, associations et fédérations de Kung fu. Au lieu de cela, son temps libre est consacré à ses passe-temps, la photographie, l’écriture et le dessin.

Ces dernières années, le Wing Tsun a connu une popularité extraordinaire auprès du public, principalement grâce à Ip Man, pionnier de l’enseignement de cet art, il y a plus d’un quart de siècle. Mais un certain crédit pourrait également revenir à Leung Ting, qui a été la première personne à faire des démonstrations publiques devant de nombreuses personnes. Et aujourd’hui, c’est Leung Ting qui continue d’enseigner dans son spacieux kwoon, un point de repère dans la ville surpeuplée de Kowloon.


Notes

kwoon > c’est le terme que l’on utilise en chinois pour indiquer le lieu où l’on pratique les arts martiaux ; une école d’arts martiaux. Ici le terme kwoon est romanisé du cantonais.  Il est synonyme de dojo dans les arts martiaux japonais, pour autant les deux termes ne veulent pas dire la même chose.

Wing Chung, Wing Tsun > Wing Tsun est la romanisation de 詠春 utilisé par Leung Ting pour différencier son système des autres élèves de Ip Man. J’ai déjà abordé cela dans un article précédent.

Ip Man > dans l’article original, il est écrit Yip Man, écriture que je trouve plus correcte en termes de transcription phonétique. Ceci dit, j’ai retranscrit l’article en utilisant l’écriture Ip Man, par pur pragmatisme car plus populaire de nos jours.

Lao Tseu > il s’agit du philosophe chinois considéré comme le père fondateur du Taoïsme. Dans l’article original il est écrit Lao Tzyy.


 

2 commentaires

  1. Attention aux vieux débats qui on été clôturés il y a plus de 40 ans.
    Leung Ting n’est pas un élève directe d’Ip Man, il est un élève de Leung Sheung qui, lui est un élève directe d’Ip Man.

    En cas de doute, les photos lors des funérailles d’Ip Man montre les élèves directe avec des bandeaux et les élèves des élèves avec des brassards. Leung Ting porte un brassard.

    Cela n’enlève en rien la compétence et le temps de travail passé du sifu Leung Ting mais rien ne sert de briller sur un mensonge.

    1. Tout dépend comment on définit « élève direct ». D’après ce que vous laissez paraître, il semble que vous considérez les élèves directs comme les personnes qui n’ont eu aucun intermédiaire entre eux et Ip Man, comme Wong Shun Leung, Chu Shong Tin, Lok Yiu, Lo Man Kam, Moy Yat, Ho Kam Ming… et bien d’autres encore. En effet, Leung Ting est à l’origine en un élève direct de Leung Sheung (ce n’est un secret pour personne), toutefois, il a reçu l’enseignement de Ip Man « directement » en cours particulier, à partir de 1967/1968 (et ça aussi ce n’est un secret pour personne).
      De quel mensonge parlez-vous ?

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