Wing Chun, Ving Tsun, Wing Tsun … quelles sont les origines des différentes terminologies de 詠/永春 ?

"Writings on the wall" Hachioji, Japon 2019 - Markus Winkler. Source : www.pexel.com

Je suis très fier de publier ce tout premier article sur Sihing Nico’s Talk – Martial Arts Culture and History. Je ne pouvais pas commencer par autre sujet que celui-ci. Le 詠春 tient une place très importante dans ma vie et j’aime profondément cet art martial. Le 詠春 m’a construit en tant qu’individu et il m’a permis de m’épanouir martialement. Il a répondu à mon besoin d’apprendre à me défendre et je l’enseigne depuis plusieurs années avec beaucoup de dévouement.

Dans cet article je traiterai uniquement de la terminologie. Je n’aborderai pas les spécificités techniques des différentes lignées. Pour cet aspect, je recommande en particulier la lecture de Complete Wing Chun, Roots and Branches of Wing Tsun et The 6 Core Elements (les références sont à la fin de l’article). Ces livres sont des mines d’informations sur le système, les auteurs y abordent à la fois les côtés historiques et culturels que le côté technique.

La question sur les différentes écritures du système revient beaucoup auprès de mes élèves. Traiter cette question n’est pas facile, j’espère être assez exhaustif dans les lignes qui suivent . A la fin de cet article, je préciserai mon positionnement pour enlever toute ambiguïté dans mes prochains articles.

« Writings on the wall » Hachioji, Japon 2019 – Markus Winkler. Source : www.pexel.com

Les caractères chinois 詠春 et 永春

Pour désigner l’art martial 詠春 et/ou 永春, il existe plusieurs termes dans nos transcriptions phonétiques utilisant l’alphabet latin : Wing Chun, Wing Tsun, Ving Tsun… Il est parfois difficile de s’y retrouver, surtout pour un non-pratiquant de cet art martial. Mais avant d’aborder les différentes écritures avec notre alphabet latin, je voudrais dans un premier temps m’intéresser aux caractères chinois.

Concernant les termes 詠春 et 永春, comme le précise Robert Chu [1], ils furent adoptés au début du 19ème siècle comme appellation du système. La prononciation cantonaise des caractères 永 et 詠 est absolument identique. Selon l’alphabet phonétique international, 永 et 詠 se prononcent en cantonais [wiŋ]. Cependant, les signification des deux caractères sont différentes : 永 signifie « toujours/éternel » et 詠 signifie « chanter/louer » [2].

Il semblerait que 永 soit apparu avant 詠. Ce qui semble assez logique car le caractère 詠 se compose du caractère 永 avec l’ajout du caractère 言que l’on appelle communément en linguistique chinoise « la clé de la parole ». Il semblerait que l’origine proviendrait du village de Yong Chun 永春 dans le Fujian, célèbre pour la création du Yong Chun Bak Hok 永春白鶴, le style de la Grue Blanche du village de Yong Chun [3]. J’évoquerai les différentes hypothèses sur les origines du système dans mes prochains articles.

A noter toutefois que Ip Man ne partageait pas ce point de vu. Lors d’un interview mené Mok Pui On, un journaliste et pratiquant de 永春, Ip Man aurait dit très clairement que le 詠春 n’est pas le même art martial que le 永春 [4].

« Le 詠春 n’est pas le même art martial que le 永春. » Ip Man

Ce qui parait très étonnant c’est que le Sifu de Ip Man, Chan Wah Shun 陳華順, utilisait à priori plutôt le terme 永春 pour désigner le système. C’est ce terme qui est gravé sur la tombe de Chan Wah Shun à Shunde. Son fils, Chan Yu Min 陳汝棉, a continué à utiliser le terme 永春 et a établi une lignée à Shunde.

Tombe de Chan Wah Shun, Shunde près de Foshan. Source : www.youtbe.com > Sifu Sergio visits the grave of the sifu of GM Ip man the late GGM Chan Wha Sun

Sur la tombe de Chan Wah Shun, on peut voir écrit en haut à droite  少林永春 qui signifie Siu Lam (Shaolin) Weng Chun. Une question légitime se soulève donc : Est-ce que Ip Man a volontairement choisi le terme 詠春 pour différencier son système des autres lignées ? Rien n’est moins sûr étant donné que le terme 詠春 existait déjà avant l’installation de Ip Man à Hong Kong en 1949. On le retrouve par exemple à Foshan et en Malaisie dans la première moitié du 20ème siècle. Le terme apparait également dans la lignée du Pin Sun Wing Chun 偏身詠春, une lignée établie au village de Gu Lao à la fin du 19ème siècle par Leung Jan 梁贊, le Sifu de Chan Wah Shun.

Il faut néanmoins garder à l’esprit que jusqu’au 20ème siècle, la transmission du système était exclusivement oral.  Autant pour les aspects techniques et martiaux que culturels. Dans l’ancien temps, rien ou très peu de choses ont été écrites sur le 詠/永春. Les premières personnes qui ont voulu écrire quelques choses ont dû se positionner sur l’écriture du caractère 永 ou 詠, qui je le rappelle se prononce de manière identique.

Jusqu’au années 1950, le système a été principalement enseigné sur le continent chinois, dans la région de Foshan (à cette même époque, il existait aussi des branches dans d’autre pays de l’Asie du Sud-Est comme le Vietnam et la Malaisie). Il était réservé à une petite communauté qui avait le privilège d’apprendre le 詠/永春. Après la seconde guerre mondiale, le système a commencé à s’exporter à l’étranger et à côtoyer la langue anglaise. La question de la transcription phonétique avec l’alphabet latin s’est donc posée pour la première fois à Hong Kong, alors colonie britannique , et aux États-Unis.

 

La romanisation des caractères chinois

La langue officielle de la République Populaire de Chine est le mandarin. Ce dialecte est originaire du nord de la Chine. Il existe néanmoins plusieurs dialectes couramment parlés dans tout le pays. Par exemple, le wu parlé dans la région de Shanghai et le cantonais parlé dans le sud du pays. L’écriture chinoise, la transcription par les caractères chinois (sinogrammes), est la même dans toute la Chine. Pourtant, la prononciation est différente selon les dialectes utilisés dans les différentes régions de Chine. Dans le monde, lorsque l’on parle chinois, on parle le plus souvent mandarin, « le chinois de Pekin ». Toutefois certaines villes, comme Hong Kong , ou certains chinatown utilisent davantage le cantonais.

La transcription phonétique du mandarin dans notre écriture latine, autrement dit la romanisation du mandarin, se fait principalement par le système hanyu pinyin. Alors que la romanisation du cantonais utilise le plus couramment le système yale ou jyutping. 詠春 s’écrit Yong Chun en pinyin mandarin et s’écrit Wing Ceon en jyutping cantonais.

La prononciation des termes 詠春 et 永春 est toujours la même, quelle que soit la romanisation utilisée. Le système est un style de Kung Fu du sud de la Chine, c’est donc généralement le cantonais qui est utilisé pour prononcé 詠/永春. Selon l’alphabet phonétique international 詠/永春 se prononce [wiŋtʃœn]. En français l’écriture la plus phonétiquement proche pourrait s’écrire ouing tcheun.

Bruce Lee pratiquant la Siu Nim Tau 小念頭 à Hong Kong dans les années 1950.

Bruce Lee a certainement été l’un des premiers à transcrire 詠春 par le terme Wing Chun.

Dans les années 1960, Bruce Lee a certainement été l’un des premiers à transcrire 詠春 par le terme Wing Chun. Toutefois, les personnes de Hong Kong et d’Europe n’ont pas appréciés cette terminologie car les initiales « WC » sont utilisés pour désigner les toilettes ! A la place, ils ont opté pour le terme Ving Tsun, de manière officielle en 1967, lors de la création de la Hong Kong Ving Tsun Athletic Association. Or, le son [v] n’existe pas vraiment dans le dialecte cantonais. Leung Ting a donc préféré utiliser le terme Wing Tsun pour transcrire 詠春 dès 1970 [5]. Par ailleurs, d’autres transcriptions sont aussi utilisées pour des raisons diverse et variées. En résumé, les écritures de 詠春 et 永春 les plus utilisées sont :

  • Wing Chun > terme utilisé par Bruce Lee aux Etats Unis au début des années 60, très populaire de nos jours, le plus couramment employé pour désigner le système auprès du grand public. Utilisé par les lignées de Lo Man Kam 盧文錦, William Cheung 張卓興, Lok Yiu 駱耀, Chu Shong Tin 徐尚田…
  • Ving Tsun > premier terme employé à Hong Kong du vivant de Ip Man en 1967 pour la création de la 香港詠春拳體育會 Hong Kong Ving Tsun Athletic Association. Cette association existe toujours aujourd’hui sous le terme VTAA, Ving Tsun Athletic Association. Utilisé par les lignées de Wong Shun Leung 黃淳樑, Ip Chun 葉準 et Ip Ching 葉正.
  • Wing Tsun > terme employé par Leung Ting 梁挺 depuis le début des années 70. Nota bene ; WingTsun est une marque déposée.
  • Yong Chun > romanisation de la prononciation en mandarin de 詠春, utilisé principalement par les écoles situées en Chine continentale, hormis la province du Guangdong où le cantonais est parlé.
  • Vinh Xuan > romanisation de la prononciation vietnamienne de 詠春.
  • Weng Chun > romanisation utilisée le plus souvent pour transcrire le terme 永春. Utilisé par la lignée de Tang Yik.
  • Wing Tjun, Ving Tjun, Wing Tchun… > autres termes créés par des occidentaux, le plus souvent, pour désigner leur système et donc établir une nouvelle lignée.
  • Wing Fight, Wing Tai, Wing Flow… > autres termes créés également par des occidentaux, avec une dimension « évolutive » du système. Pour ces termes là, bien sûr, la prononciation est différente.

 

Toutes ces écritures différentes font donc référence au même art martial. Je considère dans cet article que 詠春 et 永春 font référence au même système. En ce qui me concerne, j’utilise les caractères 詠春 et l’écriture Wing Tsun au sein de mon école puisque je fais partie de l’AIWTKF et que ma lignée est issue de Leung Ting. Néanmoins, j’utiliserai dans ce blog et dans mes prochains articles l’écriture Wing Chun pour sa connotation plus universelle et grand public… et très sincèrement, j’espère aussi que l’utilisation de Wing Chun améliorera considérablement le référencement de ce blog !


Sources

[1] Complete Wing Chun : The Definitive Guide to Wing Chun’s History and Traditions, p106-107, CHU Robert, RITCHIE Rene, ed. Tuttle Publishing, 1998.

[2] Wing Tsun Kung Fu – Théories, formes et méthodes – les clés du système, p32, FLICKINGER Klaus, 2015

[3] Kung Fu Quest 2 : White Crane Boxing, publié par RTHK (Radio Television Hong Kong), 2012 + Roots and Branches of Wing Tsun, p52, LEUNG Ting, ed. Leung Ting Co, 2000 + The 6 Core Elements, , p190-191, IADAROLA Sergio Pascal, ed. Elephant White Cultural Entreprise Co., 2015

[4] Roots and Branches of Wing Tsun, p110, LEUNG Ting, ed. Leung Ting Co, 2000

[5] ibid, p5


 

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